Réunion publique sur les droits des femmes

le 5 mars 2010, Parc des expositions de Castres

Intervention de Benoist Couliou, autour du livre d'Élisabeth Badinter, Le conflit. La femme et la mère, Paris, Flammarion, 2010

 

Introduction

            J'enseigne l'histoire géographie au collège de Brassac, et je travaille en parallèle sur l'histoire de la Première Guerre mondiale, loin de l'histoire des femmes donc, du moins en apparence... Car comment faire l'histoire d'un tel conflit sans parler des femmes? Je pense bien sûr à l'action des munitionnettes dans les usines de guerre, à celle des marraines de guerre, à l'importance, pour les combattants, de la correspondance avec leur épouse, ou leur mère pour les plus jeunes. Je pense aussi au témoignage de Marie Escholier, Les saisons du vent (Garae Hésiode, 1986) qui est sans doute l'un des plus beaux récits publiés sur les premiers mois de la Grande Guerre... On ne peut pas faire l'histoire de ce conflit sans parler des femmes, mais dans le même temps, je pense que l'on ne peut pas parler des femmes sans évoquer l'ensemble de la société à laquelle elles appartiennent.

            Je suis également membre de l'association Castres à gauche vraiment. Parmi les nombreux objectifs de cette association, on peut insister je crois sur sa volonté de contribuer à des actions d'éducation populaire, et sur son ambition de dessiner un projet alternatif pour la ville de Castres... Deux objectifs auxquels vient répondre cette soirée, et notamment cette réflexion sur le livre d'Élisabeth Badinter, publié il y a quelques semaines : Le conflit. La femme et la mère. Je vous propose de vous le  présenter, en précisant d'emblée deux choses : je ne suis ce soir ni le porte-parole de son auteur, encore moins son avocat ou le procureur de son éventuel procès public... Disons que je vous propose plus modestement un compte-rendu de lecture, pour permettre à tous ceux et surtout à toutes celles qui n'auraient pas eu le temps de le lire de se faire une idée de son contenu. Pourquoi j'insiste sur le « toutes celles »? Oh pas par démagogie, au prétexte qu'il y aurait un peu plus de femmes que d'hommes dans la salle... mais pour ce simple fait qu'aujourd'hui encore, les ¾ des tâches ménagères sont effectuées par les femmes au sein du couple!

            Je voudrais commencer en disant deux mots de l'immense écho médiatique qu'a reçu la publication de cet ouvrage, qui s'accompagne d'un grand succès de librairie. Pendant les dernières vacances, j'étais à Luchon , je me rends à la librairie pour l'offrir à ma chère et tendre. Je le demande à la libraire, qui, excédée lève les yeux au ciel... « C'est pas possible : vous devez être le dixième à me le demander aujourd'hui... Qu'est-ce que vous avez tous avec ce livre! ». Comment expliquer ce succès? Incontestablement, les médias ont joué un rôle, ils se sont emparés de l'ouvrage, et lui ont assuré une promotion qui a offert un budget pub énorme à l'éditeur. France Inter a ouvert son antenne à Élisabeth Badinter sur une journée entière, tous les hebdomadaires lui ont consacré  un compte-rendu. Alors, c'est vrai que les médias fonctionnent souvent par contagion, par capillarité, mais là, je pense que ça va au-delà de la simple logique médiatique. D'abord, il faut rappeler que Badinter bénéficie d'une certaine aura, d'une image positive de philosophe et d'historienne dont le travail est reconnu, la voix écoutée, même si elle a de nombreux contradicteurs. Incontestablement aussi, son nom joue dans cette image positive, puisqu'il est associé à l'action largement respectée de son mari. Comme si ce couple, à l'image des Aubrac à une autre époque, incarnait quelque chose de l'ordre d'une conscience morale dans notre pays, d'une certaine éthique de l'action publique, éthique largement mise à mal, n'ayons pas peur de le dire, dans la France de Nicolas Sarkosy, celle des gardes à vue pour les ados, des peines planchers, de la disparition du juge d'instruction, du débat nauséabond sur l'identité nationale, j'en passe et des pires. Mais à mes yeux, le succès de ce livre s'explique surtout par une forme d'attente, qu'il aurait tout à la fois révélé, en même temps qu'il venait y répondre. Je m'explique : je pense à d'autres livres qui ont connu le même destin, comme celui sur le harcèlement moral de Marie-France Hirigoyen, ou celui sur la résilience de Boris Cyrulnik. Ce sont des ouvrages qui ne sont pas forcément à la pointe de la recherche scientifique, qui n'apportent pas à proprement parlé quelque chose de nouveau, mais qui viennent, à un moment donné, poser les mots que la société attendait sans le savoir, et qui connaissent de ce fait un succès extraordinaire.  Ce que le livre de Badinter met sur le devant de la scène, c'est cette ambivalence fondamentale à laquelle la femme continue de se confronter dans la société contemporaine, entre épanouissement personnel et familial, entre maternité et réussite professionnelle, bref, entre le choix d'être d'abord femme, ou d'abord mère. Alors qu'on aurait pu penser que les premiers acquis des luttes féministes allaient permettre aux femmes de ne plus vivre de manière conflictuelle leur identité plurielle. Pour désigner cette ambivalence, Élisabeth Badinter a donc choisi le terme de « conflit ». Le terme retenu est en lui même riche d'enseignements. Car elle n'a pas choisi, par exemple, le mot « division », ou encore le mot « clivage » qui ont une dimension psychanalytique plus prononcée. Ce n'est pas la manière dont les femmes vivent individuellement cette ambivalence qui l'intéresse, en fonction de leur histoire personnelle, de leurs fantasmes, de leur relation à leur propre mère... Mais bien la manière dont ce problème se pose à elles de manière collective. Le conflit en question est certes un conflit interne à chaque femme, mais l'utilisation de ce terme renvoie à la notion de rapports de force, à la dimension  normative ou encore culpabilisante de la société. Autant d'éléments qui forment la trame d'une analyse sociale du phénomène. Le principal apport de la réflexion de Badinter réside ainsi dans sa capacité à montrer que cette ambivalence, ce conflit, ne sont pas des problèmes individuels, mais collectifs. Autrement dit, il s'agit bien d'une question politique, qui se pose à nous tous, femmes et hommes compris. Et même à Pascal Bugis, maire de Castres. Petit rappel des faits ; Sur son blog, l'un de ses conseillers municipaux, Jean-Philippe  Audouy, avait critiqué certains aspects de la loi Veil, dans un article où il faisait la promotion d'une manifestation anti-avortement (pardon : pour le droit à la vie). La dénonciation du contenu de cet article a créé, vous vous en souvenez peut-être, une assez vive polémique sur la ville. Interrogé à ce sujet par la presse, le maire a répondu, en gros, que ces questions ne l'intéressaient pas, car il  n'était pas là pour faire de la politique, mais pour s'occuper de la ville. Décidément, le bugisme est tout sauf un humanisme...

 

La révolution silencieuse

 

            Cette question du conflit entre la mère et la femme, Badinter la pense d'abord sous l'angle de ce qu'elle appelle la « révolution silencieuse » qui aurait marqué le rapport à la maternité depuis une trentaine d'années. Il s'agit là d'une révolution conservatrice, qui a visé à remettre la maternité au cœur du destin féminin. Pourquoi en est-on venu à tourner ainsi le dos à certains objectifs des luttes féministes des années 1960, entre autres celui de ne plus voir les femmes identifiées uniquement à leur fonction maternelle, mais de les voir au contraire reconnues comme des individus libres de leurs choix? La société face aux choix des femmes : cette formule aurait très bien pu être un sous-titre possible pour cet ouvrage. Car l'interrogation inquiète qui traverse tout le livre, c'est de chercher à savoir dans quelle mesure, en 2010, les femmes sont encore vraiment libres de choisir les voies de leur épanouissement personnel.

            L'accès généralisé aux moyens de contraception a eu des effets contradictoires. Pour la première fois dans l'histoire, les femmes maîtrisent leur fécondité. Mais cette révolution n'a pas seulement libéré les femmes d'un poids : elle a aussi renforcé la pression sociale à leur égard. Cette pression passe par exemple par l'accentuation du sentiment d'avoir des devoirs envers l'enfant que l'on choisit de faire. Elle passe aussi par la mise en avant permanente de la notion d'épanouissement personnel, auquel les femmes seraient impérativement tenues depuis qu'elles sont libres de procréer ou non.  Pour Badinter, les femmes sont donc plus que jamais soumises aux contraintes de l'ambivalence entre la femme et la mère. Or, il faut rappeler que cette division s'est développée dans un contexte marqué par deux crises : la crise économique, qui touche d'abord les femmes, en les contraignant au chômage, au temps partiel non-choisi, et qui de fait a ramené de nombreuses femmes à la maison (et donc à leur fonction maternelle), et une autre crise, cette fois-ci identitaire : qu'est-ce qu'être un homme ou une femme aujourd'hui? Et on verra tout à l'heure comment certaines féministes, notamment aux USA, ont fait le choix de mettre en avant la maternité comme moyen de distinction fondamentale entre les hommes et les femmes.

 

La bataille du lait

 

            Comme vous l'avez peut-être lu, ou entendu, c'est la question de l'allaitement maternel qui constitue le cœur de la réflexion de Badiner, et c'est donc celle sur laquelle je vais m'arrêter le plus longuement. Souvent dans l'ouvrage, elle précise bien que ce n'est pas l'allaitement en lui même qu'elle critique, mais certains discours qui soutiennent le développement de cette pratique. Il n'empêche, d'après ce que j'ai pu entendre lors de son passage sur France Inter, ses interventions sur ce thème ont tout de même provoqué une levée de boucliers, et de nombreuses femmes qui allaitent, ou qui ont allaité, se sont senties directement visées. À mon avis à tort, mais je pense que personne n'aime entendre que ce qu'il considère comme un choix individuel et naturel implique de fait des considérations idéologiques, dans lesquelles ces femmes ne se reconnaissent absolument pas. En réalité, les femmes qui intéressent Élisabeth Badinter ne sont ni celles qui revendiquent d'allaiter longtemps, ni celles que ne veulent pas en entendre parler : ce sont celles qui commencent, et arrêtent ensuite : pourquoi ont-elles commencé? Et arrêté? A-t-on écouté leurs réticences? Ont-elles pu seulement les exprimer? Les souffrances nées des  seins crevassés, de la fatigue produite par  la disponibilité totale pour leur enfant, les affres de l'oubli de soi... les fervents partisans de l'allaitement raient tout cela d'un trait de plume : pour elles, aucun de ces motifs n'est recevable. Badinter note avec justesse qu'elles ont juste oublié l'ambivalence maternelle! Et dès lors, l'un des buts de son ouvrage  devient de prendre en compte, et en charge, cette division propre à la plupart des femmes.

           

            Si Badinter s'intéresse autant à la question de l'allaitement, c'est qu'elle lui permet de penser ensemble les origines du retour d'un modèle maternaliste dans notre société, et ses conséquences pour les femmes. Elle le fait dans ce qui constitue le chapitre à mes yeux le plus intéressant de son livre, intitulé « La Bataille du lait ». Pour elle, « l'allaitement, loin d'être anodin, exprime une philosophie de la maternité qui conditionne le statut de la femme et son rôle dans la société » (p.101). Elle rappelle comment, dans les années 1970, on avait laissé tomber le sein pour le biberon, ce qui permettait aux femmes de continuer à travailler plus facilement, et qui invitait également à un partage des tâches plus grand, puisque le papa pouvait aussi donner le biberon. Pour elle, le retour en force de l'allaitement ces dernières années serait d'abord la conséquence du militantisme et de la stratégie remarquables développés par une association américaine qui s'appelle La Leche League. À la base, il s'agissait juste de quelques femmes, inspirées par une vision du monde profondément traditionnaliste (que ne renierait pas certains conseillers municipaux de la ville de Castres), qui se réunissaient chez l'une, puis chez l'autre, façon réunion Tupperware, pour partager leur expérience de l'allaitement. Puis leur mouvement à fait tâche d'encre, grâce à un lobbying intense, d'abord dans leur région, puis dans tous les USA, avant de se développer à l'international grâce à des relais politiques inattendus à l'OMS, à l'UNICEF, et dans les gouvernements de tous les pays industrialisés...

            En historienne, Badinter retrace assez bien cette généalogie inattendue et surtout refoulée de la promotion de l'allaitement. Pour ma part, jusqu'à la lecture de cet ouvrage, je ne m'étais jamais interrogé sur les soubassements idéologiques qui avaient pu soutenir le retour en force de cette pratique. Car le discours de la Leche League ne se contente pas d'une simple incitation.  Il est le produit d'un véritable retournement idéologique. Pour cette association, la bonne mère, ce n'est pas la femme qui s'épanouit dans son travail, dans sa vie affective, et qui offre à son enfant un modèle de femme qui vit pleinement ses désirs. Non, la bonne mère, c'est celle qui   fait « naturellement » passer les besoins de son enfant avant tout. C'est une mère qui par exemple accepte d'allaiter à la demande, donc à plein temps. C'est la raison pour laquelle La Leche League a toujours encouragé ses adeptes à rester à la maison. Il y a bien une « réforme morale de grande envergure » à la base de la lutte pour l'allaitement.  Et pour Badinter, un peu comme ça s'est produit pour les penseurs néo-libéraux, et bien « force est de constater que La Leche League a gagné le combat idéologique. Car aujourd'hui, l'allaitement n'apparaît plus comme un droit, mais de plus en plus comme un devoir »... Elle dénonce avec force ce glissement dangereux, et elle se demande même si le fait de ne pas allaiter va pouvoir rester longtemps un droit.

            Alors il faut quand même dire que le bilan de l'action de cette organisation reste cependant contrasté : aujourd'hui, dans tous les pays, la majorité des femmes allaitent à la maternité, notamment parce qu'il est difficile de résister à la pression mise sur elles par l'institution hospitalière. Par contre, au retour à la maison, la pratique de l'allaitement, varie beaucoup, non seulement d'un pays à l'autre, mais aussi en fonction de la condition socioculturelle de la mère. On peut noter que la France fait figure de mauvais élève, notamment parce que la durée de l'allaitement dans l'hexagone reste assez courte.

 

            La diffusion des idées de La Leche League a fortement contribué à remettre sur le devant de la scène une idéologie naturaliste, qui vise au final à remettre la femme dans son rôle de bonne vieille mère d'antan. Et cette offensive naturaliste a reçu des soutiens inattendus dans les années 1970-80, venus de mouvements que Badinter propose de nommer la « sainte alliance des réactionnaires ». Ces mouvements, ce sont, dans l'ordre, l'écologie, certaines branches de la psychologie comportementaliste, et une nouvelle forme de féminisme dit « essentialiste ». Première visée : l'écologie. La charge est violente, et pour tout vous dire, à mes yeux très caricaturale (Badinter reconnaît d'ailleurs que son propos « frise la caricature », et on peut sans souci enlever le « frise »). Ce qu'elle reproche à l'écologie, c'est en fait d'accuser de tous les maux la technique, et d'abord la chimie, l' « artificiel », qui empoisonnerait notre nourriture, modifierait nos gênes, et serait aux mains de grandes multinationales prédatrices... Mais pour elle, en raisonnant ainsi, on oublie tout ce qu'on lui doit, et en premier lieu la pilule contraceptive, accusée d'être cancérigène, ce qui a entraîné une baisse regrettable des ventes de plaquettes. Badinter va plus loin : la promotion de l'écologie aurait entraîné l'apparition d'une « bonne mère écologique », celle qui nourrit au sein son enfant, et qui lui fait à côté des bonnes petites purées biologiques... À l'origine de ce nouveau modèle, on trouve le rejet de l'hôpital par certaines femmes, et notamment des péridurales et des césariennes, « deux procédés accusés de voler aux mères la naissance de leur enfant ». Mais aujourd'hui, c'est par la promotion de l'allaitement que se poursuit cette offensive naturaliste, et cette fois-ci en plein accord avec le corps médical. Elle est visible dans la condamnation toujours plus virulente des laits maternisés, dans celle des biberons qui contiennent du bisphénol A... Et puis arrive la question qui a fait couler beaucoup d'encre, celle des couches culottes. On a calculé qu'entre un et trente mois, un bébé produit à lui seul une tonne de déchets, qui mettent deux à cinq siècles pour se dégrader. Chaque année, les couches jetables consommées en France seraient responsables de la destruction de 5,6 millions d'arbres... bref, « un vrai massacre écologique », qui pousserait à la promotion des couches lavables, couches lavables qui constituent un recul inquiétant de la condition féminine pour Badinter, puisque si leur emploi se généralisait, les femmes seraient obligées de rester à la maison pour allaiter à la demande et laver les couches de leurs enfants.  Mais ne nous trompons pas : la question écologique n'est qu'un épiphénomène dans la réflexion de Badinter, elle ne cite d'ailleurs que quelques ouvrages loin d'épuiser les questions posées par l'écologie. Il serait peut-être plus intéressant de se demander pourquoi on a tant insisté dans les médias sur cette question des couches jetables, et se demander aussi pourquoi, en cette période électorale, toute une intelligentsia étiquetée à  gauche s'est mobilisée contre l'écologie. Pour preuve, il y a quelques jours, la charge étonnante  de Bernard Henri Lévy contre l'écologie politique, chez Demorand, dans son émission de France 5, écologie accusée de fonder un « terrorisme vert » incapable de comprendre qu'un bon usage de la technique nous sauvera des errements de la technique...

            Autre cible de Badinter, les théories psychiques venues des USA, dont celles du bond (le lien) et du care (le soin). Vous savez, ce sont toutes ces théories qu'on a développé autour de l'idée qu'il fallait absolument déposer le bébé sur le corps de la mère juste après l'accouchement, au risque de manquer quelque chose, et de voir la mère incapable d'aimer son enfant sans ce contact physique immédiat, ou encore de voir l'enfant souffrir de troubles affectifs importants... Toutes ces théories ont été diffusées en France par la pédiatre Edwige Antier  (et le moins qu'on puisse dire, c'est que Badinter et elle ne risquent pas de passer pas leurs vacances ensemble). Chacune à sa manière, ces théories, qui valorisent fortement l'allaitement, ont contribué à faire renaître l'idée d'un instinct maternel, chère aux plus grands génies du 19e siècle, Darwin et Freud en tête... Elles s'appuient sur des démonstrations pseudo-scientifiques, pour tenter de prouver, par exemple, que les enfants nourris au sein seraient moins malades, mieux mêmes, plus épanouis et plus intelligents. Or, et cela me paraît important de le dire, si les études tendent à montrer que l'allaitement maternel réduit certains risques d'expositions aux maladies, par contre, la seule étude statistique réellement sérieuse, menée sur plus de 5000 enfants et 3000 mères, a montré qu'il n'avait aucune incidence sur le développement intellectuel et affectif des enfants : elle confirme que le facteur essentiel demeure le milieu socioculturel et que l'allaitement n'a aucune influence sur le QI...

            Là aussi, il y a un enjeu essentiel. Car si on part de l'idée que le lien entre la mère et l'enfant est naturel, on glisse très vite vers l'affirmation que si on ne le respecte pas, alors les intérêts fondamentaux de son enfant sont menacés. Les femmes devraient donc naturellement se consacrer pleinement à leur enfant, puisque quelle mère ne voudrait pas le meilleur pour son enfant?... Mais pour ma part je suis entièrement d'accord avec Badinter quand elle affirme que l'instinct maternel, comme la nature féminine d'ailleurs, n'existent pas. Il existe au contraire une infinité de façons de vivre sa maternité, qui interdit de parler d'un instinct fondé sur le déterminisme biologique. Ce qui détermine le lien de la mère à l'enfant, c'est l'histoire personnelle et culturelle de chaque femme, l'environnement, les pressions sociales, bien plus que la fameuse « mère Nature » .

            Le problème, c'est qu'une partie du mouvement féministe a décidé d'accompagner ce retour à la nature. Pourquoi des féministes ont-elles ainsi plongé dans le piège de cette nouvelle forme de naturalisme? En grande partie parce qu'elles étaient déçues de l'échec relatif des premières luttes féministes. Une branche du féminisme a en effet décidé de remettre le biologique au cœur de la pensée des relations hommes-femmes. Plutôt que de suivre l'hypothèse culturaliste chère à Simone de Beauvoir, qui pensait que ce qui distinguait homme et femme n'était pas si important que ça au final, ces féministes ont décidé au contraire de jouer la carte de la différence physique fondamentale. Et qu'est-ce qui distingue le plus hommes et femmes, si ce n'est la possibilité d'enfanter et de materner? Les mêmes militantes ont alors joué à la fond la carte de l'allaitement, de la mère qui s'occupe d'abord de ses enfants, pour se distinguer radicalement des hommes. Car comme vous le savez, ces derniers ne possèdent pas les hormones du maternage. Et comme ils ne vivent pas cette expérience, ils sont moins aptes à penser le lien avec les autres (vous reconnaissez ici la théorie du lien, du bond) et ils sont aussi moins capables de à faire attention et  de s'occuper de leurs semblables (ici, c'est la théorie du care)... Et la boucle est bouclée.

            Pour Élisabeth Badinter, chacune  des arches de cette « sainte alliance des réactionnaires » (l'écologie, le comportementalisme, le féminisme essentialiste) aurait contribué à relancer une philosophie naturaliste qui, comme c'était déjà le cas au 18e siècle chez Rousseau, détient, je cite, «le pouvoir suprême de culpabilisation, capable de changer les mœurs (...) Quelle mère n'éprouvera pas, au minimum, un pincement de culpabilité si elle ne se conforme pas aux lois de la nature? » (entendre les prétendues lois de la nature) (p.93)

 

La liberté de choix des femmes en question

 

            Pour Badinter, le retour en force de l'allaitement révèle que l''idéal maternel se fait aujourd'hui plus exigeant que jamais. Les femmes se retrouvent prises dans une triple contradiction : la première est sociale. Les traditionnalistes leur reprochent de travailler, et les entreprises de devoir prendre des congés maternité. Quelle peut-être dès lors la place de la femme dans le monde du travail? La deuxième concerne le couple : que devient la vie amoureuse quand l'enfant arrive? Mais la contradiction la plus douloureuse réside au sein de chaque femme qui ne se confond pas avec la mère, chez toutes celles qui sont écartelées entre leur amour pour leur enfant et leurs désirs personnels.

 

            Bien que le problème soit connu depuis longtemps, les inégalités entre hommes et femmes dans le monde du travail perdurent. Je pense qu'on reviendra là-dessus avec des chiffres précis plus tard dans la soirée, donc je passe assez vite. Mais je rappelle juste qu'à travail égal, les femmes sont toujours moins bien payées que les hommes, qu'elles continuent à souffrir de handicaps dans leur carrière, notamment parce que les périodes de maternité ne sont jamais totalement compensées, qu'elles subissent plus que les hommes le travail partiel imposé, et que pour couronner le tout, la crise économique, dont elles sont les premières victimes, ne fait qu'aggraver la situation. Ceci nous oblige bien évidemment à regarder de près comment, au niveau national comme à l'échelle locale, on pense les politiques d'aides à ces femmes. Je pense que c'est l'un des enjeux de notre soirée. Mais je rappellerai juste ce constat : même dans les pays scandinaves, les plus volontaristes au monde dans leurs politiques familiales, l'écart de salaires entre les hommes et les femmes est toujours de 20%...

 

            La deuxième question, celle du devenir de la vie affective du couple après l'arrivée du bébé, est plus originale, mais aussi plus sensible. Après la naissance, la vie sexuelle des couples connaît le plus souvent une forme de latence, pour des raisons psychologiques et physiologiques sur lesquelles je ne m'attarderai pas.  Que penser alors des prises de position des tenants de l'allaitement tardif qui demandent aux femmes de ne pas se soucier de ces difficultés, et qui préconisent même d'accompagner l'allaitement de la pratique du co-sleeping, c'est-à-dire dormir avec le bébé dans la chambre, ou mieux encore, dans le lit conjugal. Pour eux, ce n'est pas un problème, car la mère qui allaite doit d'abord se soucier de l'intérêt de ses enfants, et son épanouissement personnel doit passer au second plan... Mettre bébé au centre de la vie du couple : voilà un drôle de programme, qui n'est cependant pas dû uniquement au lobbying de la Leche League... J'avais évoqué tout à l'heure les effets inattendus de la maîtrise de leur fécondité par les femmes, et notamment le sentiment de responsabilité accrue, pour ne pas dire de culpabilité, qu'elle ressente envers un enfant dont elles ont décidé du moment exact de l'arrivée. Associée à l'idéologie maternaliste, cette culpabilité produit un cocktail explosif, puisqu'au final, le bébé a tendance à remplacer le père comme nouveau maître à la maison! Badinter s'amuse à noter que « les devoirs grandissants à l'égard du bébé et du petit enfant se révèlent au final aussi contraignants, sinon plus, que la guerre perpétuelle des machos à la maison ou sur le lieu de travail » (p.145). Car la mère doit absolument s'occuper d'abord de son enfant, et seule. Puisque le père ne doit plus donner donner le biberon, surtout pas (et oui : le père doit être un vrai père, viril et séparateur, pas une mère-bis, ça c'est Edwige Antier qui le dit. Juste une question : E. Antier s'est présenté à des élections sur une liste de quel parti? Sans surprise, l'UMP). Et voilà comment, à cause de cette nouvelle forme de servitude volontaire, « l'innocent bébé est devenu le meilleur allié de la domination masculine » (p.146).

 

            En conclusion, Élisabeth Badinter  revient à son objet de départ, à cette contradiction interne à chaque femme, à ce fameux conflit entre la femme et la mère. Elle remarque d'abord qu'il existe une grande diversité des aspirations et des attitudes féminines face à la maternité, qu'elle essaie de résumer dans une typologie. On a d'un côté les femmes mères, pour qui l'enfant est l'œuvre d'une vie, celles qui sont dotées de la vocation maternelle. Elles existent, mais ne sont sans doute pas si nombreuses que ça. De l'autre, on trouve celles qui refusent de faire des enfants, c'est le phénomène childfree, ou childless sur lequel je reviendrai dans quelques instants. Et au milieu, le plus grand nombre, celles qui essaient, cahin-caha, de concilier les deux identités, qui se retrouvent « en position de négociatrice de leur double identité » (p.188)  Si la majorité des femmes occidentales ont en principe la possibilité de choisir entre leurs intérêts et leur désir de maternité, pour parvenir à l'idéal de concilier les deux dimensions, elles sont de plus en plus nombreuses à faire des enfants plus tard, et en moins grand nombre. Pour Badinter, cet équilibre est toujours fragile et instable, notamment parce que « le spectre de la mauvaise mère s'impose aux femmes d'autant plus cruellement qu'elles ont souvent inconsciemment intériorisé l'idéal de la bonne mère. Elle note par exemple que « la norme sociale de la bonne mère tout entière consacrée à son petit, parfois vieille de plusieurs siècles, n'en finit pas de peser sur les esprits. Il faudra probablement plus de temps pour la faire évoluer qu'il n'en faut pour construire des crèches » (p.200). J'insiste particulièrement sur ce point, que l'histoire nous montre très bien : on ne prend jamais assez en compte la force normative de la société, et on n'est jamais aussi libre qu'on ne le veut, ou qu'on ne le croit, dans ses choix.

 

Pour conclure :

 

            À la fin de son ouvrage, Badinter montre que ce qui est peut-être la vraie révolution à laquelle nous sommes en train d'assister, sans nous rendre compte, ce n'est pas la révolution conservatrice du retour à la figure de la mère naturelle, mais bien celle qui voit de plus en plus de femmes choisir de ne pas faire d'enfants. L'attitude de ces femmes, qui se trouvent surtout dans les catégories socio-professionnelles les plus aisées, remet en cause un certain nombre d'évidences. Par exemple l'idée la maternité marquait pour les femmes la vraie entrée dans l'âge adulte. Mais aussi celle que le désir d'enfant serait naturel... En refusant de faire des enfants, ces femmes nous interrogent au fond sur les raisons qui nous poussent à en faire... D'où peut-être la violence des réactions sociales à leur égard, qui témoigne aussi d'une sorte de jalousie inconsciente envers leur mode de vie envié... Ah, la belle époque où l'on n'avait pas des marmots dans les pattes...

            Elle s'interroge aussi en historienne sur les raisons qui font que les femmes ont, avec les Irlandaises, la plus forte fertilité d'Europe. C'est là un vrai paradoxe, d'autant plus que les femmes françaises sont celles qui ont la réputation d'être les plus nonchalantes à l'égard des devoirs maternels. Bien sûr, le système dual d'aides familiales, qui aident aussi bien les femmes qui veulent arrêter de travailler que celles qui veulent continuer, joue un rôle dans cette forte fécondité. Mais pour comprendre pleinement ce paradoxe, il faut se tourner vers l'histoire.

            Depuis le 17e, et surtout le 18e siècle, la France a développé une tradition ancestrale de placer la femme avant la mère. D'abord apparu dans les classes privilégiées, le fait d'envoyer les enfants chez des nourrices, s'est peu à peu répandu dans de nombreuses strates de la société. Le siècle des Lumières nous a légué ce modèle peu commun d'une femme émancipée, déchargée des soucis du maternage et dont l'identité ne se résume pas à la maternité. Et aujourd'hui, la majorité des femmes françaises reste attachée à la trilogie des rôles : conjugal, maternel et professionnel. La crèche et l'école maternelle dès 2-3 ans, qui sont des inventions françaises, sont la preuve que la société accepte ce modèle maternel à temps partiel ». Mais Élisabeth Badinter  s'interroge : va-t-on pouvoir continuer longtemps à défendre ce modèle?

            Bien évidemment, l'objectif principal d'un débat comme celui de ce soir est de d'abord de participer à cette œuvre de résistance.